Suivre leur
fil permet, paraît-il de voir l’évolution de la pensée dans le temps, l’espace
et les remous de l’âme.
Mais
évolution, révolution, involution …n’est-ce pas un peu la même chose ?
Que
t’importe de savoir que j’ai écrit ça au printemps de ma vie ou au printemps
tout court ou un autre moment plus mature !
Le degré de
fraîcheur de mon visage t’apportera-t-elle une connaissance plus précise de moi ?
Je ne pense
pas.
D’abord les
pensées si elles explosent en-dehors de nos petites personnes, passent par le
regard.
De tous les
étrangetés dont notre corps est plus ou moins harmonieusement constitué, le
regard à travers le temps garde une égale faculté de s’émouvoir, de cligner les
yeux face à la lumière, de gémir dans les grandes brumes matinales, de sourire
à tous vents, de caresser avec ferveur la manifestation de la belle jeunesse.
Les racines
de cette pensée que j’essaie maladroitement d’exprimer, quand ont-elles trouvé
leurs sources ?
Hier,
aujourd’hui, autrefois ou une prémonition de demain ?
Pour semer
des petits repères sur ma déjà longue route, j’écris les mois et années au
creux de mes textes, histoire d’enfoncer des clous dans un calendrier
imaginaire.
Souvent,
par après, je me découvre une dyscalculie dateuse orientée plus vers le futur
que vers le passé.
Est-ce
l’aveu inconscient d’une aspiration à l’uniformité ? Ne pas avoir de
jalons pour rythmer son parcours, n’avoir que cette légèreté qui fait de chaque
instant un moment unique en lui-même au présent éternel ?
Tout
d’abord, j’ai remarqué des fils défaits qui traînaient ça et là, des petits
trous minuscules qui formaient des petits yeux multiples dans le tissu.
La machine
avait dû accrocher quelques fils mais quand les trous se multiplièrent quelle
que soit la nature de la matière, j’ai commencé mon inspection.
J’avais laissé
sous le lit un sac en toile avec des vêtements que j’avais ramenés de mon
ancienne chambre. Je me suis rendu compte que le sac était lui aussi troué et
en l’ouvrant j’ai trouvé des espèces de cocons disséminés ça et là. Parfois un
papillon blanc sortait du lot et même mon chat léthargique ne daignait pas lui
jeter un œil d’ailleurs à moitié ouvert.
Si j’avais
pu collecter la matière constituée par les trous, j’aurais pu lancer une série
de confettis multicolores mais ces confettis étaient invisibles voire
inexistants ou dans une autre dimension de la physique !
C’est alors
qu’ont commencé les cauchemars et leurs interférences avec ma réalité.
Je rêvais
que d’immenses papillons blancs ou noirs selon l’éclairage de mes songes
venaient me picorer le visage avec leurs antennes gluantes. Je me réveillais en
nage et j’allumais la lumière en m’armant de la tapette à mouche mais je ne
voyais aucune poussière d’ailes.
Puis
j’entendis des petits grignotements, ça ne pouvait pas être de souris car mon
chat malgré sa fatigue chronique avait gardé quelque gène de chasseur, je
l’avais déjà vu à l’œuvre déguisé en bourreau jouant avec une boule de pluches
qui se délestait au fur et à mesure de ses coups de pattes.
Le combat
était inégal et mes alliés (même le chat) inexistants.
Je tenais
pourtant à ces lambeaux qui un jour m’avaient servis de fringues, allais-je devoir
courir nu faute de fripes convenables ?
Tout ce que j’achetais finissait par être contaminé, je voyais des lignes
frêles lacérer mon canapé, les essuies, les draps servaient aussi à la
confection de dentelles en formation.
Je me rendis
chez un droguiste pour avoir un conseil judicieux mais les renseignements que
je collectais ça et là étaient contradictoires : les monstres ne
s’attaquaient qu’aux fibres naturelles, l’expérience me disait que ce n’était
pas leur domaine exclusif, j’achetais des dizaines de bombes d’insecticides
dont je parais les vêtements atteints ou susceptibles de l’ être par cette
érosion et je les enfermais dans des sacs étanches qui bientôt envahirent
presque tout l’espace libre de mon petit appartement ; j’entreposais alors
les paquets jusqu’au plafond dans ma salle de bain réduite au minimum, il me
restait à peine de quoi prendre une douche rapide en grelottant en pensant aux
compagnons indésirables qui, je croyais, continuaient à veiller sur mes ablutions s’ils avaient pu résister
aux produits chimiques.
Je ne suis
pas loin de la névrose obsessionnelle, d’une paranoïa papillonesque.
Je guette
avec effroi les bruissements d’ailes à l’orée de la nuit, je calfeutre les
fenêtres, en sachant bien que si l’ennemi est déjà sur les lieux, la chaleur ne
fera que raviver ses ardeurs.
A l’heure
où, désespéré je vous envoie cet ultime SOS, j’imagine que même les feuilles de
ma lettre pourraient elles-aussi faire l’objet d’un repas dévastateur
…j’entends presque déjà les bruissements de quelque insecte invisible qui
attend l’ombre pour se livrer à ses horribles méfaits...
Tous les jours, presqu’à la même heure, je
rencontre un homme, toujours le même. J’en rencontre d’autres aussi mais
ceux-là ne m’intéressent pas, c’est lui que je regarde. Il n’a d’attention pour
personne, le nez constamment fourré dans une pile d’A4 qu’il triture avec
énergie avant de lancer des signes nerveux sur la feuille blanche, pas
nécessairement la première, sur une feuille blanche ou à moitié blanche. Alors,
le monde qui n’existait déjà pas pour lui cesse encore plus d’exister. Il entre
dans une espèce de transe dont rien ne semble pouvoir le faire sortir.
Oh, ce n’est pas moi qui la première ai compris
son manège, mes petites voisines, collégiennes délurées, assises près de moi,
parlaient du maniaque au stylo avec force gestes et mimiques. Alors j’ai détourné la tête pour découvrir où
était l’objet de leur attention, c’est ainsi que je l’ai aperçu pour la
première fois, collé à la vitre du métro avec sa pile devant lui et mâchouillant
nerveusement son stylo et tout de suite il m’a intriguée. Avait-il oublié de
prendre son petit déjeuner ? Avait-il des copies à corriger avant la
classe ?
Non, il ne semble pas avoir le profil de
l’enseignant et croyez-moi si vous voulez, je suis experte dans l’art de
découvrir les histoires des autres. C’est un jeu auquel je m’exerçais ferme au
temps insouciant de l’adolescence et mes potes étaient éberlués par ma
clairvoyance.
Bien sûr depuis, j’ai un peu perdu la main.
Alors cet homme, j’essaie de comprendre sa
frénésie. Est-il écrivain, journaliste, chroniqueur, marchand de tapis faisant
ses comptes ou ?
Pas le moindre indice si ce n’est la couleur de
son écharpe, bleu roi ou ses cheveux poivre et sel en bataille avec le peigne
semble-t-il !
Malgré les affluences, malgré les bousculades,
il arrive toujours à se frayer un passage et à trouver une place comme réservée
contre la vitre du métro, il trouve toujours une tablette où poser ses outils,
un coin où aiguiser sa plume Parfois sur ses lèvres, l’ébauche d’un sourire qui
disparaît au profit d’un front redevenu réfléchi. Preuve qu’il est encore
vivant et capable d’expressions !
J’aimerais capter son regard pour comprendre la
fièvre qui le taraude ici dans les rames surpeuplées, surchauffées.
J’aimerais m’approcher et jeter un œil
par-dessus son épaule. Mais je n’ose. Comme si une onde concentrique le
maintenait en dehors de tout, une barrière insurmontable.
A force de le regarder, il est devenu partie de
mon décor. Son absence m’inquiète. Je l’imagine malade ou parti en voyage sans
espoir de retour.
Je lui façonne une vie à hauteur de mes
illusions. Je m’imagine la couleur de ses yeux derrière les paupières
constamment baissées. J’entends sa voix belle et caressante, avec le rauque
d’un ancien fumeur trahi par le bout des doigts jaunis. Je l’imagine sourire à
quelqu’un d’autre qu’à lui-même, relever enfin les yeux…
Un jour, il faudra que je fasse le pas.
Mais comment s’affranchir face à un
robot-scripteur imperméable aux sons, au chaud, au froid, aux bavardages
intempestifs, à la moiteur transpirante des corps presque collés dans ce
bouillon de culture citadin ?
Un jour, je trébucherais sur ses genoux,
froisserais ses feuillets, ferais tomber son stylo bleu.
Et lui n’aurait plus rien d’autre à faire qu’à
capter mon regard ; avec mon corps, je ferais écran au monde dont il ne
fait pas partie.
Un jour moi aussi, je lui écrirais sans savoir
que lui dire.
Il devra bien revenir sur terre et me voir à
son tour.
Un jour, on
entend une chanson qu’on aimait instinctivement sans jamais l’avoir comprise.
Un jour, on
ne sait pourquoi, on se demande pourquoi cette chanson nous touche, alors,
presque pour la première fois, on l’écoute. Avec une attention nouvelle.
On découvre
la richesse des paroles, la personnalité de chanteur, la particularité de sa
voix
On a envie
d’en savoir plus. Parfois il est trop tard, le chanteur a déjà disparu, on le
regrette, on regrette ces moment perdus à ne pas l’avoir connu, écouté,
apprécié.
Là où tu
t’es arrêté
Un jour de
trouble
Les
coquelicots ont poussé
Saisons
mélangées
Ciels
sombres sous horizon bouché
Des voix se
sont mêlées à ta plainte
Voix
étranges
Voix
étrangères
Elles aussi
croyaient en leur victoire
Elles aussi
voulaient voler au-delà des frontières
Élargir
leur espace
Servir leur
drapeau
Haranguées
par des épouvantails
À
l’uniforme rutilant
Un jour tu
as croisé ton frère
Et tu ne
l’as pas reconnu
Et lui ne
t’a pas reconnu
Au lieu de
tomber dans les bras
Vous êtes
tombés côte à côte
Dans un cri
de douleur unifiée
Coupables
de mort réciproque
Ici seuls
les coquelicots poussent encore
Et quand
part la belle saison
Ils
laissent des traînées sombres
Pour
rappeler l’ineptie
Des hommes
…
Saravati
J’ai trouvé plusieurs traductions de cette chanson
Je vous donne ma version personnelle, si elle perd un peu en poésie,
elle se rapproche assez bien du sens initial
Tu reposes enseveli dans
un champ de blé
Ni la rose ni la tulipe
ne te veillent à l'ombre des fossés
Mais mille coquelicots rouges.
Le long des berges de
mon torrent
je veux que descendent les brochets d’argent
Et non plus les cadavres
des soldats
Emportés par le courant.
Ainsi pensais-tu et c’était l’hiver
et comme les autres vers l’enfer
tu t’en vas triste comme il se doit
Le vent te crache la neige sur le visage
Arrête-toi, Pierre, arrête-toi maintenant
Laisse le vent passer un
peu au-dessus de toi
Il t’apporte la voix des
morts au combat
Ceux qui donnèrent leur
vie en échange d’une croix
Mais tu ne l'entendis pas et le temps passait
Avec les saisons à pas de java
Et un beau jour de
printemps
Tu franchis à la
frontière
Et tandis que tu marchais l’âme en peine
Tu vis un homme au fond de la vallée
Il avait une humeur identique à la tienne
mais l’uniforme d’une autre couleur
Tire-lui dessus Piero, tire-lui dessus maintenant
et après un coup, tire-lui dessus encore
jusqu’à ce que tu le vois
Tomber à terre recouvert de son sang
Et si tu vises son front ou son cœur
il n’aura que le temps de mourir
mais moi j’aurai le temps de voir
De voir les yeux d’un homme qui meurt
Et pendant que tu lui
accordes ce répit
il se retourne, te voit et a peur
Et s'emparant de son arme
Ne te rend pas la politesse.
Tu tombas à terre sans un cri
et tu t’aperçus en un seul instant
que tu n’aurais pas le temps
de demander pardon pour tous tes péchés
Tu tombas à terre sans un cri
et tu t’aperçus en un seul instant
que ta vie se terminait ce jour-là
et qu’il n’y aurait pas de retour
Crever en mai, ma Ninon
Il faut tellement, vraiment trop de courage
ma belle Ninon, droit en enfer
j’aurais préféré y aller en hiver
Et tandis que le blé t’écoutait
tu serrais dans les mains ton fusil
dans la bouche tu serrais des mots
trop glacés pour fondre au soleil
Tu reposes enseveli dans un champ de blé
Ni la rose ni la tulipe
ne te veillent à l'ombre des fossés
Mais mille coquelicots rouges.
Fabrizio De André est un auteur-compositeur-interprète italien, né à Gênes en 1940 et décédé à Milan en 1999.
Personnage discret et un peu réticent vis-à-vis des
représentations publiques.
Très jeune, il manifeste un penchant pour la poésie, la
musique et le théâtre. Il joue de la guitare et du violon lors de concerts de
jazz et de folk.
C’est sa chanson Canzone di Marinella en 1960 interprétée par Mina qui orientera son choix de
carrière : il abandonne ses études de droit et se consacre à la musique
Ses premières ballades sont inspirées par Georges Brassens et de la musique médiévale
des troubadours. Il a adapté et
interprété quelques chansons dont Le Passanti. Il est aussi influencé par Bob Dylan et Léonard Cohen.
Durant sa carrière, de 1958 à 1997, Fabrizio De André (surnommé Faber
par ses amis) enregistra treize disques où se côtoie la poésie et une vision
fine de la condition humaine. Il y chante en italien aussi en dialecte.
De André explore l'histoireet l'âme
del'individu, raconte lescontradictions, les passions, les
échecs, soulève des problèmes sociaux, donne une dimension politique à
ses chansons sans qu’elle soit vraiment explicite. Il chante l’amour, la
nostalgie (Canzone di Marinella) mais aussi les exclus, les rebelles … Il
dénonce la guerre (Andrea et La guerra di Piero), ou le massacre
des indiens d'Amérique (Fiume Sand Creek) ; il s’arrête auprès
d’une prostituée (Via del Campo, Bocca
di Rosa), ou un « larron »sur la croix (Il testamento di Tito)…
C’est un chanteur apprécié énormément pour son talent et ses textes "engagés ». Plus de dix mille personnes ont assisté à ses
funérailles.
Son
sens littéraire et poétique est tel qu’aujourd’hui, ses textes sont inscrits
dans les anthologies scolaires delittérature italienne. Il est considéré
comme un grand poète de langue italienne des dernières décennies. Peu après
sa disparition, son nom a été donné à de nombreuses rues et écoles d’Italie.
Le réalisateur Wim Wenders est un admirateur inconditionnel
de De André.
Sources probables d'inspiration de la Guerra di Piero
La vision de la mort en direct de Piero, son corps qui se
mêle à la terre évoquent le sommeil du dormeur du val d’Arthur Rimbaud. Le rouge
au flanc du dormeur renvoie au rouge multiplié des coquelicots qui veillent sur
Piero.
LE DORMEUR DU VAL
C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Arthur Rimbaud
On peut penser aussi que De André s’est inspiré d’une
chanson de Gustave Nadaud (chansonnier
et poète français, né à Roubaix (1830-1893) Le soldat de Marsala qui fait référence à l'expédition des Mille lancée par Garibaldi en Sicile.
D’autant plus que Georges Brassens que De André admirait
beaucoup a mis en musique et chanté plusieurs chansons de Nadaud.