Nicole
Giroud l’affirme dans sa préface : « Les faits bruts de la guerre ne m’intéressent
pas »
Ils ont été
décrits tellement de fois dans l’histoire. Ce qui l’intéresse ce sont les
hommes et femmesd’après avec leurs
stigmates de guerre, leurs souvenirs, leurs obsessions, toutes les tranchées de
sentiments que la guerre a creusées au plus profond de leur âme.
Les
personnages qu’elle a ressuscités prennent vie sous nos yeux à travers l’histoire
que nous raconte l’auteure , une histoire basée sur une vraie recherche
documentaire et sur des témoignages réels et émouvants.
L’empathie
qu’elle manifeste envers la plupart de ses personnages est communicative.
Passages
entre des vies aujourd’hui disparues, résurgence du climat de l’époque et
approche personnelle d’un futur empreint de souffrance mais aussi d’espoir.
On s’émeut
des manques indescriptibles qui ne permettent pas de faire son deuil de l’être
disparu. On recherche des traces, on cultive l’espoir, on voudrait savoir
comment. Le silence des non-dits est parfois aussi une trahison.
Il y a la
compassion de ceux qui ont approché l’histoire de loin et qui souhaitent
racheter ce que leurs congénères ont, par leur jugement définitif, rejetés
définitivement.
Il y a des
ennemis qui ont une âme parce qu’ils n’ont choisi la guerre que par obligation,
Il y a le
mal qu’on a fait et qu’on ne parvient pas à oublier.
Le poids du
passé sur l’avenir des enfants qui déterminera leur façon de non-vivre
Un geste
qu’on n’a pas eu parce qu’il existait des ordres et ses conséquences qui vous
poursuivent toujours..
Toutes ces nouvelles
sont belles, on garde en les lisant un petit goût amer dans la bouche, parce
qu’il aurait suffi d’une poussière pour qu’elles transforment toute une vie.
L’auteure à chaque fois ouvre pour nous une page oubliée
du passé, lui donne consistance et malgré nous nous rend acteur ou complice de
ces événements fomentés par les suites de la guerre.
Un jour, on
entend une chanson qu’on aimait instinctivement sans jamais l’avoir comprise.
Un jour, on
ne sait pourquoi, on se demande pourquoi cette chanson nous touche, alors,
presque pour la première fois, on l’écoute. Avec une attention nouvelle.
On découvre
la richesse des paroles, la personnalité de chanteur, la particularité de sa
voix
On a envie
d’en savoir plus. Parfois il est trop tard, le chanteur a déjà disparu, on le
regrette, on regrette ces moment perdus à ne pas l’avoir connu, écouté,
apprécié.
Là où tu
t’es arrêté
Un jour de
trouble
Les
coquelicots ont poussé
Saisons
mélangées
Ciels
sombres sous horizon bouché
Des voix se
sont mêlées à ta plainte
Voix
étranges
Voix
étrangères
Elles aussi
croyaient en leur victoire
Elles aussi
voulaient voler au-delà des frontières
Élargir
leur espace
Servir leur
drapeau
Haranguées
par des épouvantails
À
l’uniforme rutilant
Un jour tu
as croisé ton frère
Et tu ne
l’as pas reconnu
Et lui ne
t’a pas reconnu
Au lieu de
tomber dans les bras
Vous êtes
tombés côte à côte
Dans un cri
de douleur unifiée
Coupables
de mort réciproque
Ici seuls
les coquelicots poussent encore
Et quand
part la belle saison
Ils
laissent des traînées sombres
Pour
rappeler l’ineptie
Des hommes
…
Saravati
J’ai trouvé plusieurs traductions de cette chanson
Je vous donne ma version personnelle, si elle perd un peu en poésie,
elle se rapproche assez bien du sens initial
Tu reposes enseveli dans
un champ de blé
Ni la rose ni la tulipe
ne te veillent à l'ombre des fossés
Mais mille coquelicots rouges.
Le long des berges de
mon torrent
je veux que descendent les brochets d’argent
Et non plus les cadavres
des soldats
Emportés par le courant.
Ainsi pensais-tu et c’était l’hiver
et comme les autres vers l’enfer
tu t’en vas triste comme il se doit
Le vent te crache la neige sur le visage
Arrête-toi, Pierre, arrête-toi maintenant
Laisse le vent passer un
peu au-dessus de toi
Il t’apporte la voix des
morts au combat
Ceux qui donnèrent leur
vie en échange d’une croix
Mais tu ne l'entendis pas et le temps passait
Avec les saisons à pas de java
Et un beau jour de
printemps
Tu franchis à la
frontière
Et tandis que tu marchais l’âme en peine
Tu vis un homme au fond de la vallée
Il avait une humeur identique à la tienne
mais l’uniforme d’une autre couleur
Tire-lui dessus Piero, tire-lui dessus maintenant
et après un coup, tire-lui dessus encore
jusqu’à ce que tu le vois
Tomber à terre recouvert de son sang
Et si tu vises son front ou son cœur
il n’aura que le temps de mourir
mais moi j’aurai le temps de voir
De voir les yeux d’un homme qui meurt
Et pendant que tu lui
accordes ce répit
il se retourne, te voit et a peur
Et s'emparant de son arme
Ne te rend pas la politesse.
Tu tombas à terre sans un cri
et tu t’aperçus en un seul instant
que tu n’aurais pas le temps
de demander pardon pour tous tes péchés
Tu tombas à terre sans un cri
et tu t’aperçus en un seul instant
que ta vie se terminait ce jour-là
et qu’il n’y aurait pas de retour
Crever en mai, ma Ninon
Il faut tellement, vraiment trop de courage
ma belle Ninon, droit en enfer
j’aurais préféré y aller en hiver
Et tandis que le blé t’écoutait
tu serrais dans les mains ton fusil
dans la bouche tu serrais des mots
trop glacés pour fondre au soleil
Tu reposes enseveli dans un champ de blé
Ni la rose ni la tulipe
ne te veillent à l'ombre des fossés
Mais mille coquelicots rouges.
Fabrizio De André est un auteur-compositeur-interprète italien, né à Gênes en 1940 et décédé à Milan en 1999.
Personnage discret et un peu réticent vis-à-vis des
représentations publiques.
Très jeune, il manifeste un penchant pour la poésie, la
musique et le théâtre. Il joue de la guitare et du violon lors de concerts de
jazz et de folk.
C’est sa chanson Canzone di Marinella en 1960 interprétée par Mina qui orientera son choix de
carrière : il abandonne ses études de droit et se consacre à la musique
Ses premières ballades sont inspirées par Georges Brassens et de la musique médiévale
des troubadours. Il a adapté et
interprété quelques chansons dont Le Passanti. Il est aussi influencé par Bob Dylan et Léonard Cohen.
Durant sa carrière, de 1958 à 1997, Fabrizio De André (surnommé Faber
par ses amis) enregistra treize disques où se côtoie la poésie et une vision
fine de la condition humaine. Il y chante en italien aussi en dialecte.
De André explore l'histoireet l'âme
del'individu, raconte lescontradictions, les passions, les
échecs, soulève des problèmes sociaux, donne une dimension politique à
ses chansons sans qu’elle soit vraiment explicite. Il chante l’amour, la
nostalgie (Canzone di Marinella) mais aussi les exclus, les rebelles … Il
dénonce la guerre (Andrea et La guerra di Piero), ou le massacre
des indiens d'Amérique (Fiume Sand Creek) ; il s’arrête auprès
d’une prostituée (Via del Campo, Bocca
di Rosa), ou un « larron »sur la croix (Il testamento di Tito)…
C’est un chanteur apprécié énormément pour son talent et ses textes "engagés ». Plus de dix mille personnes ont assisté à ses
funérailles.
Son
sens littéraire et poétique est tel qu’aujourd’hui, ses textes sont inscrits
dans les anthologies scolaires delittérature italienne. Il est considéré
comme un grand poète de langue italienne des dernières décennies. Peu après
sa disparition, son nom a été donné à de nombreuses rues et écoles d’Italie.
Le réalisateur Wim Wenders est un admirateur inconditionnel
de De André.
Sources probables d'inspiration de la Guerra di Piero
La vision de la mort en direct de Piero, son corps qui se
mêle à la terre évoquent le sommeil du dormeur du val d’Arthur Rimbaud. Le rouge
au flanc du dormeur renvoie au rouge multiplié des coquelicots qui veillent sur
Piero.
LE DORMEUR DU VAL
C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Arthur Rimbaud
On peut penser aussi que De André s’est inspiré d’une
chanson de Gustave Nadaud (chansonnier
et poète français, né à Roubaix (1830-1893) Le soldat de Marsala qui fait référence à l'expédition des Mille lancée par Garibaldi en Sicile.
D’autant plus que Georges Brassens que De André admirait
beaucoup a mis en musique et chanté plusieurs chansons de Nadaud.