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mardi 21 janvier 2014

Selle d'un autrâge...




Dans ce pays où le vélo est roi, où les voitures sont aux aguets pour ne pas heurter les cyclistes, où de larges voies sont adaptées pour qu’ils puissent se croiser sans accroc, où des familles de vélo portent allègrement des familles d’humains dans le plus grand respect de leurs rythmes respectifs, dans un coin le long du fleuve, je l’ai trouvé, abandonné de tous. 
J’ai cherché à comprendre ce qui lui était arrivé, quel méfait il avait commis pour être ainsi répudié dans la plus complète indifférence. Il était caché derrière une voiture qui elle aussi avait feint de ne pas le voir, leurs dialogues étaient de silence, d’ignorance de leurs propres règles. Modernité et archaïsme se côtoyaient ainsi sans que leurs univers interfèrent le moins du monde. Elle était élégante, récemment rafraîchie avec amour malgré les risques de mauvais temps. Lui tenait à peine debout je ne sais par quelle ironie du sort, la selle rongée jusqu’à l’os par les affres du mauvais temps, la rouille devenue ultime couverture, un abri ouvert aux vents pour les insectes d’hiver. Il ne m’a pas raconté son histoire ni la couleur de ses premiers atours.
La proximité du fleuve me faisait craindre le pire pour celui qui l’avait chevauché il y a bien longtemps. Quoique ceci soit relatif, un objet, un être abandonné retournent très vite à l’état sauvage par manque d’attention ou d’amour. Peut-être était-il le dernier vestige d’une vie partie au loin, noyée dans les brumes marécageuses du Nord, peut-être attendait-il simplement un retour hypothétique comme un chien sur la tombe de son maître. Peut-être que sous ses dehors misérables  susciterait-il le respect de ceux qui distraitement faisaient semblant de ne pas le voir. Peut-être ne le voyaient-ils pas depuis le temps qu’il faisait partie de leur paysage distant. Peut-être attendait-il patiemment le vaisseau qui l’emmènerait vers le paradis des objets perdus et jamais retrouvés, là où il retrouverait la dignité des choses qui un jour ont compté pour quelqu’un …

jeudi 14 juillet 2011

Le bourdon





Je n’ai jamais aimé ce garçon.
Plus grand que ses copains de classe, fils unique, il avait un malin plaisir à faire enrager les filles

Dans la cour de récréation, il se faufilait sous les barrières et allait cueillir des orties pour venir les agiter devant les filles en les menaçant de ses grands yeux de bille.
Alors, les petites se terraient dans quelque coin sombre pas loin de l’institutrice qu’il leur disait de se disperser.

Elle ne pouvait même pas imaginer que le fils de sa collègue, la future directrice était ce petit démon ravageur.

Je n’ai jamais aimé ce garçon.
Puis il a grandi et je l’ai perdu de vue.
Quand sa femme est morte, d’un cancer, je n’ai eu aucune compassion pour lui, il affichait cette froide indifférence qui dissimulait sa cruauté congénitale.

Non, je n’ai jamais aimé ce garçon et la réciproque doit être vraie : pour lui, j’étais invisible, à part à la maternelle quand je représentais une paire de jambes juste bonnes à être flagellées.